Pendant longtemps, l’innovation industrielle a été une affaire de confidentialité. Dans les bureaux d’études et les laboratoires des entreprises, on développait ses technologies à l’abri des regards, avec la conviction que le secret constituait un avantage concurrentiel. Cette logique n’a pas disparu. Mais elle se heurte aujourd’hui à une réalité : il devient de plus en plus difficile d’innover seul. L’intelligence artificielle, la décarbonation, l’industrie 4.0, les matériaux du futur… Le nouveau monde s’écrit à vitesse grand V et mobilise des compétences et des investissements que toutes les entreprises ne peuvent pas s’offrir par leurs propres moyens. Pour rester compétitives face à une concurrence mondiale, les sociétés françaises ne s’imposent pas par leurs coûts, elles doivent trouver d’autres relais et miser davantage sur leurs idées.
« On n’innove pas tout seul », résume Alexandre Rigaut, responsable du développement entreprises et territoire à l’ADIRA, agence de développement en Alsace. Le Haut-Rhin dispose, sur ce terrain, d’un atout : un tissu industriel dense auquel s’ajoute un écosystème d’innovation particulièrement diversifié. Un paysage qui permet de rapprocher les besoins des entreprises des compétences disponibles sur le territoire. « Il faut se diversifier pour être plus compétitif, rester dans la course européenne », souligne Alexandre Rigaut. Dans le même temps, les tensions sur les chaînes logistiques et la volonté de relocaliser certaines productions poussent les entreprises à trouver de nouvelles solutions. Encore faut-il savoir vers qui se tourner.
Du cluster à l’innovation ouverte
L’idée du « faire ensemble », à l’échelle de l’économie, n’est pas nouvelle. Le modèle du cluster, théorisé notamment par l’économiste Michael Porter, repose sur la proximité entre entreprises, centres de recherche, organismes de formation et institutions. Plus récemment, le concept d’Open Innovation, popularisé par Henry Chesbrough, professeur américain, a introduit, au début des années 2000, la logique de l’entonnoir percé, poussant l’entreprise à aller chercher, à l’extérieur, les idées innovantes. Aujourd’hui, la R&D collaborative s’appuie sur ce principe : plusieurs entreprises, PME ou laboratoires peuvent partager coûts, risques et compétences pour développer une technologie ou un produit. Une manière de franchir plus facilement le « parcours du combattant » que représente parfois l’accès à la recherche. Certains sujets rendent cette coopération presque incontournable. La décarbonation, par exemple, oblige les industriels à revoir leurs procédés, leur consommation énergétique et leurs chaînes de production. L’IA, elle, traverse désormais de nombreux métiers.
L’innovation collective, mode d’emploi
- Se rencontrer. Coworking, événements, réseaux professionnels et lieux comme KMØ permettent de créer les premiers contacts et de sortir des silos.
- Identifier un besoin. Une problématique industrielle, un verrou technologique ou un besoin de compétences peut ensuite être orienté vers le bon interlocuteur : startup, PME, laboratoire, université ou expert.
- Expérimenter. Le partenariat peut prendre la forme d’un prototype, d’un projet de R&D collaborative, d’un test en conditions réelles ou d’une mise à disposition de compétences.
- Financer et sécuriser. Les structures d’accompagnement et les financeurs interviennent pour réduire le risque, trouver les ressources nécessaires et encadrer notamment les questions de propriété intellectuelle et de confidentialité.
- Passer à l’échelle. Si l’expérimentation fonctionne, les partenaires peuvent industrialiser la solution, créer une nouvelle offre ou, dans certains cas, faire émerger une entreprise indépendante.
Les réseaux, portes d’entrée des écosystèmes
Innover seul ? Impossible, si on en croit Adira, Bpifrance ou encore Semia, incubateur alsacien. « Car cela veut dire se faire financer et donc se faire accompagner », indique Emmanuel Brunacci, chargé d’affaires innovation à Bpifrance. C’est ainsi que R&D et acteurs industriels se croisent. Autre carrefour de synergies, l’Université de Haute-Alsace. « C’est un très bon catalyseur d’innovation », ajoute Alexandre Rigaut.
Pourtant, l’industrie et la recherche ont souvent besoin d’un coup de pouce pour échanger et se projeter ensemble. Le rôle des SATT intervient à cet endroit précis depuis une petite quinzaine d’années. SATT Conectus est l’une des 13 Sociétés par actions simplifiées impulsées par l’État pour relancer la compétitivité française, dès la sortie des laboratoires. « La France performait bien en termes de recherche mais restait à la traîne par rapport à d’autres pays », évoque Emmanuel Poteaux, Président-Directeur général de la Satt Conectus. « L’innovation est bien souvent trop immature pour coller aux besoins concrets des entreprises. Notre rôle, c’est de protéger l’innovation, la rendre viable et attractive pour les entreprises ». La mission de Conectus va plus loin : c’est parfois un consortium d’entreprises qui est constitué pour bénéficier de l’innovation. « Souvent, chacune se trouve sur des secteurs d’activités différents mais a besoin de lever le même verrou technologique pour aller plus loin dans leurs marchés respectifs », poursuit Emmanuel Poteaux.
295 millions d’euros
C’est le montant levé en 2025 par les start-ups du Grand Est, selon l’étude de l’Observatoire Blue Omingmak. Un indicateur qui illustre la capacité du territoire à faire émerger et financer de nouvelles entreprises innovantes.
Contrer la frilosité qui freine à se lancer
Si la coopération est en marche et si les liens se créent davantage aujourd’hui qu’il n’y a dix ans – ne serait-ce que via la multiplication des dispositifs d’accompagnement – le plus gros frein à l’innovation ne réside pas, selon Conectus, dans une frilosité à collaborer. « Si certains ont peur d’ouvrir leurs stratégies et de sortir de la confidentialité, le plus difficile aujourd’hui pour se lancer c’est le contexte conjoncturel qui accroît la prise de risque financière », explique le Président de Conectus. « Les marchés évoluent très vite et rendent les entreprises prudentes ».
Les partenaires institutionnels tentent de limiter ce risque en étant plus incitatif sur les prêts, les aides ou autres subventions. « Des outils vont venir financer 80% de l’innovation, ce qui permet de mettre son produit sur le marché et de rembourser ensuite sur les trois premières années », abonde Emmanuel Brunacci, de Bpifrance.
Faire réseau
Les réseaux d’excellence sont enfin un bon moyen de se mettre en confiance, de tester la fiabilité de potentiels partenaires. Bpifrance en possède, mais il existe aussi des incubateurs comme Quest for Industry, pour les entreprises industrielles, ou encore Semia, pour les start-ups de l’innovation. Pauline Carion est chargée d’affaires industrie à Semia et membre du réseau Quest for Industry. « L’enjeu est de faciliter davantage les connexions entre ces acteurs, notamment en partant des problématiques concrètes des entreprises. La coopération, c’est vraiment une relation gagnant-gagnant. Et pour les industriels, et pour les start-ups. Cela nécessite seulement de bien s’accorder sur les calendriers, les besoins et les contraintes de chacun. C’est là que les structures d’accompagnement et les acteurs territoriaux peuvent jouer un rôle important », explique-t-elle. Le KMØ, hub d’innovation industrielle, joue aussi ce rôle d’entremetteur, quand l’immense halle de synergies ne suffit pas à engendrer des connexions.
Le projet naît aux premières heures des clusters en 2014, quand le concept venu des universités américaines traverse l’Atlantique. Plus de dix ans plus tard, le taux de survie de start-ups y est de 75%. Patrick Rein, co-fondateur du lieu, l’explique par les liens qui se créent au quotidien et qui font émerger les affaires. « Les premiers clients, on les trouve ici, lors d’événements de mises en relation ou à la machine à café », observe-t-il. « Échanger, développer des connexions ou trouver des atomes crochus, ce sont des petites choses qui permettront toujours d’accélérer l’entrepreneuriat ». Parole de convaincu.
Au cœur du système
Comptant parmi les premiers habitants du KMØ, Nartex a établi domicile au KMØ avec son activité de conception d’applications mobiles « métiers » pour l’industrie. « Nous concevons un service qui ne sert qu’aux salariés d’une entreprise », explique Simon Scherer, responsable commercial de l’entreprise. Sans prospection, le bouche à oreille va vite auprès de leurs voisins du KMØ et leurs réseaux respectifs. Au-delà du portefeuille de clients, certains services sont mutualisés. Un poste d’assistant administratif, par exemple, ou la facilitation d’accès à un groupement d’entreprises. « Je suis aussi membre de la BNI (Business Network International) qui permet de rencontrer d’autres entrepreneurs lors de réunions hebdomadaires et de saisir des opportunités via ce cercle », confie Simon Scherer.
C’est l’environnement de travail qui fait venir Kevin Behe, au KMØ. Le fondateur de SalesTonic, société de services spécialisée sur la prospection commerciale externalisée, embauchait alors son premier salarié. « Je voulais un lieu convivial, où créer du lien au quotidien », témoigne-t-il. « On n’a jamais cherché à faire du business au KMØ, mais forcément, de fil en aiguille, à force d’échange même de manière informelle, le réseau opère ». Un client en amenant un autre, SalesTonic possède aujourd’hui neuf salariés et atteste une belle croissance en peu de temps. Kevin Behe est convaincu de l’utilité des rencontres avec d’autres entreprises, il vient même de rejoindre le Club des jeunes dirigeants de Mulhouse.