Le territoire ne part pas d’une page blanche. Il dispose d’un héritage industriel puissant, d’entreprises reconnues sur des marchés de niche, d’une université impliquée dans le domaine de la recherche et d’une position géographique singulière au carrefour de la France, de l’Allemagne et de la Suisse. Mais ces atouts suffisent-ils encore à garantir l’avenir ?
Pour cette première édition du « Grand Défi Innovation », OpenLab Insight fait le choix d’ouvrir cette réflexion collective autour du futur de l’écosystème. Julien Le Goff, Sous-Préfet de Mulhouse, confie sa vision et donne un point de départ : le représentant de l’État rappelle que les politiques publiques peuvent accélérer les transformations, accompagner les projets et réduire certains risques… mais qu’elles ne peuvent pas créer à elles seules une dynamique d’innovation. Demain, la compétitivité du Sud-Alsace dépendra autant des financements mobilisés que de la capacité des entreprises, chercheurs, entrepreneurs et acteurs publics à travailler ensemble et mobiliser d’autres ressources.
Le territoire a-t-il les capacités pour forger son propre écosystème d’innovation ? À travers cette première interview, OLI pose la première pierre d’un débat qui se poursuit par les regards croisés d’acteurs de la recherche, de l’industrie, de l’accompagnement économique et de l’entrepreneuriat, et qui sera alimenté également au fil de l’eau, au gré des rencontres pour les prochains numéros.
Quel rôle joue l’État pour accélérer les dynamiques de R&D dans le Sud-Alsace ?
Julien Le Goff : L’intérêt de l’État pour le développement économique et la recherche n’est pas nouveau. Bien avant les plans France Relance ou France 2030, il existait déjà une volonté de structurer des filières, d’identifier des domaines d’excellence et d’accompagner le développement industriel.
Dans les années 1960 et 1970, l’État avait déjà une logique de planification avec des moyens importants consacrés à certains secteurs stratégiques. La constante, c’est que l’État a toujours eu un rôle d’accompagnement. Mais il est imprudent de tout attendre de l’Institution. Dans les modèles d’économie les plus performants, notamment en Allemagne ou aux États-Unis, une grande partie de l’effort de recherche et développement repose aussi sur l’investissement privé. La dynamique d’innovation ne peut pas être uniquement publique. Elle doit être portée par les entreprises, les chercheurs, les entrepreneurs et l’ensemble de l’écosystème.
Concrètement, quels dispositifs montrent aujourd’hui cette implication de l’État dans le Sud-Alsace ?
Le crédit d’impôt recherche est un exemple intéressant. Il montre que l’État soutient depuis longtemps les entreprises qui investissent dans la R&D. Dans le Sud-Alsace, de nombreuses entreprises bénéficient de ce dispositif, ce qui démontre qu’il existe déjà une vraie capacité d’innovation dans le tissu économique local.
Il faut également parler des travaux de l’Université de Haute-Alsace, qui joue un rôle important, notamment parce que la recherche fondamentale constitue souvent le point de départ des innovations futures. Les dispositifs comme France 2030 viennent soutenir cette articulation entre recherche, développement et industrialisation.
Le Sud-Alsace bénéficie d’une situation particulière entre l’Allemagne et la Suisse. Comment transformer cette proximité en avantage pour l’innovation ?
La proximité transfrontalière est un élément majeur de notre territoire. Mulhouse et Bâle se sont développées historiquement dans un environnement proche, notamment autour de l’industrie et de la chimie. Par exemple, la Suisse possède un système de protection des brevets qui a fortement contribué au développement de certaines activités de recherche et d’innovation à l’échelle du pays. La réussite de Bâle dans les années 1980 et 1990 s’explique aussi par cette capacité à valoriser la recherche scientifique.
Cette proximité représente une opportunité, mais elle peut aussi constituer un défi. Une partie de nos talents peut être attirée par la Suisse. Nous devons donc continuer à créer les conditions pour que ces compétences puissent aussi se développer ici.
Comment rapprocher davantage les entreprises, les laboratoires et le monde académique ?
C’est probablement l’un des grands enjeux des prochaines années. Des initiatives comme KMØ ont beaucoup apporté dans cette logique de rapprochement. Le projet OpenLab Connect va également dans cette direction, en cherchant à connecter davantage la recherche universitaire, les entreprises et les acteurs du développement économique. Les passerelles existent, mais elles doivent encore être renforcées.
Ce n’est pas une question de volonté, mais parfois simplement d’habitudes : consacrer du temps à rencontrer d’autres acteurs, mieux comprendre leurs besoins et identifier des opportunités communes. On ne peut pas tout planifier depuis un bureau. Il faut créer des réseaux, favoriser les échanges et permettre aux projets d’émerger.
"une vraie capacité d’innovation
dans le tissu économique local"
Le territoire dispose-t-il des compétences nécessaires pour soutenir cette dynamique d’innovation ?
La France dispose globalement d’un très bon niveau de formation. Les entreprises étrangères qui viennent investir sur notre territoire le font notamment parce qu’elles savent qu’elles peuvent y trouver des compétences solides. Le Sud-Alsace bénéficie de formations universitaires et professionnelles reconnues. La difficulté n’est pas forcément le niveau des formations, mais plutôt la capacité à attirer suffisamment de jeunes vers certains métiers. Dans l’industrie, la maintenance ou les métiers techniques, le besoin en compétences est important. Le défi collectif est donc aussi de donner envie aux nouvelles générations de rejoindre ces secteurs.
À quoi ressemblerait un Sud-Alsace pleinement innovant dans dix ans ?
Ce serait un territoire où les dispositifs d’accompagnement existent, où les financements sont accessibles, mais surtout un territoire où l’envie d’entreprendre et d’innover est forte. Les politiques publiques peuvent créer des conditions favorables. France 2030 a permis d’accompagner de nombreux projets et d’injecter des moyens importants.
Mais ces deux leviers ne peuvent pas être décrétés par l’État : l’envie d’entreprendre et l’accès aux financements. D’une part, il faut encourager les jeunes à créer, à entreprendre, à prendre des risques. D’autre part, il faut garder à l’esprit que la question du financement reste centrale. En France, les projets reposent encore beaucoup sur l’emprunt bancaire, alors que dans d’autres économies la part du capital-investissement est davantage développée et plus réactive.
Des acteurs comme Bpifrance jouent un rôle essentiel car ils permettent de sécuriser des projets que les banques traditionnelles n’auraient pas forcément accompagnés seules. À l’heure actuelle, la majorité des projets R&D ne seraient pas suivis par une banque traditionnelle et ne se feraient pas si Bpifrance ne suivait pas. Et ça, c’est une problématique à résoudre pour les années à venir.
Le défi posé par Julien Le Goff, Sous-Préfet de Mulhouse
La question reste ouverte : comment transformer le territoire en un laboratoire d’innovations durables ? Julien Le Goff s’interroge : « quels sont les axes d’amélioration à mettre en œuvre pour soutenir davantage la création d’activités, de l’idée au financement ? »
Jean-Philippe Loir-Mongazon, Le Village by CA Alsace Vosges
Le Village by CA est un accélérateur de start-ups initié par le Crédit Agricole, créé sur le territoire en avril 2019. Aujourd’hui, environ 35 start-ups sont accompagnées, dont cinq siègent au Village, installé au KMØ.
« Depuis quelques années, l’économie est secouée par le développement de l’innovation : les entreprises ont pris conscience du rôle des start-ups et elles commencent à investir. Pour aider les entreprises, il y a, de la part de l’État, des mesures fiscales qui permettent de se lancer, mais aussi des subventions ou autres aides qui peuvent inciter à innover. Cependant, l’État n’est pas providentiel, il ne peut pas tout faire. Nous ne sommes pas dans une économie collectiviste, mais une économie libre, dans laquelle il nous faut un acteur régulateur, qui impulse l’innovation. L’État joue le rôle d’amorceur. Il y a donc un juste milieu d’intervention à trouver. C’est important d’intervenir dans un contexte où l’environnement économique est en pleine mutation, dans lequel les entreprises peuvent peiner à rester dans la course (changements climatiques, IA…), mais c’est aussi essentiel pour accompagner la montée en compétences. Le principal garant de la promotion sociale en matière d’enseignement, c’est l’État. Cela ne peut pas remplacer le rôle des acteurs privés pour l’accompagnement professionnel.
Il y a un autre paramètre à prendre en compte, c’est le retour sur investissement. Comment l’État peut-il avoir un retour sur investissement lorsqu’il crée de la valeur sur son territoire ? Le choix politique, lui, repose sur les paramètres qu’il choisit de privilégier quand il investit.
Dans tous les cas, je suis convaincu qu’il faille amorcer l’innovation pour les entreprises. C’est ce qui crée la richesse d’aujourd’hui… et celle de demain. »
"Nous ne sommes pas dans une économie collectiviste, mais une économie libre."
Jean-Philippe Loir-Mongazon est directeur du Village by CA Alsace Vosges.
Lydie Daou, Carnot MICA
L’Institut Carnot MICA est une structure de recherche publique, expert en matériaux fonctionnels, surfaces-interfaces et procédés associés, rassemblant des laboratoires de recherche, des centres technologiques et des centres techniques, dans le but de transformer la recherche en solutions industrielles pour les entreprises.
« Il est indispensable que l’État investisse davantage pour soutenir la recherche et préserver l’excellence de nos laboratoires, garants de notre souveraineté. En parallèle, les entreprises doivent être encouragées à investir dans la R&D en France. C’est précisément le rôle du Carnot MICA. Ce dispositif, mis en place par l’ANR, facilite les partenariats public-privé pour permettre aux acteurs économiques – de la start-up au grand groupe – de développer des innovations durables et de pointe.
Pour être pleinement efficaces, ces aides doivent s’ancrer dans la réalité du terrain, en simplifiant les démarches et en évitant les lourdeurs administratives. Aujourd’hui, l’un des principaux freins en France réside dans le manque de coordination et la complexité bureaucratique, qui font perdre un temps précieux aux chercheurs. Le nerf de la guerre reste certes le financement, mais notre réussite dépend avant tout de notre capacité à faire collaborer efficacement l’ensemble des parties prenantes. Le Carnot MICA agit précisément comme un catalyseur pour simplifier ces démarches, dynamiser la compétitivité et faire gagner un temps précieux à la fois aux chercheurs et aux industriels ».
"notre réussite dépend avant tout de notre capacité à faire collaborer efficacement l’ensemble des parties prenantes"
Lydie Daou est directrice adjointe et responsable des relations partenariales au Carnot MICA
Patrick Rein, cofondateur, président et CEO du KMØ
Le KMØ est un hub d’innovation industrielle et lieu événementiel au cœur de la transformation digitale, installé dans une friche industrielle de 11 500 m² à Mulhouse.
« Notre vision de l’innovation repose avant tout sur une idée simple : réduire à zéro la distance entre les industriels, les start-ups, les laboratoires, les écoles et tous ceux qui peuvent contribuer à créer de nouvelles activités. Notre force, au KMØ, est d’être un point de rassemblement. Cette proximité crée des rencontres qui n’auraient probablement pas lieu ailleurs et, surtout, permet de passer beaucoup plus rapidement de l’idée à l’action. Notre objectif est de transformer les connexions entre les acteurs en projets concrets et en activité économique.
C’est dans cette logique que nous avons créé Aiguillage, notre modèle de leasing de R&D, autour de l’intelligence artificielle industrielle. Nous partons d’un problème ou d’un cas d’usage concret de l’entreprise et constituons une équipe associant des étudiants et des experts pour développer et tester une solution. Le principe est de permettre notamment aux PME industrielles d’accéder à des compétences de R&D sans avoir à constituer immédiatement leur propre équipe. Elles peuvent ainsi expérimenter, développer un prototype ou une preuve de concept, limiter leur risque et accélérer le passage de l’idée à une solution opérationnelle.
L’originalité de notre modèle est aussi qu’il est totalement privé : nous n’avons aucune subvention d’exploitation. Je pars d’un principe assez simple : l’argent gratuit coûte trop cher. L’argent le plus sain pour une entreprise reste celui de ses clients. Cela ne signifie évidemment pas que tous les projets peuvent se financer de la même manière : une start-up industrielle qui doit développer un prototype ou une technologie a des besoins très différents d’une entreprise de services. Notre conviction est qu’il faut créer un environnement dans lequel les entreprises peuvent d’abord se développer grâce à leurs clients, leur innovation et leur capacité à créer de la valeur.
C’est aussi un enjeu territorial majeur. En France, il est beaucoup plus facile de lever des fonds lorsque l’on est à Paris. En province, c’est plus compliqué, alors même que les territoires disposent de talents, d’entreprises et de capacités d’innovation importantes. L’attractivité devient donc un enjeu majeur. Il faut être capable de retenir les talents, mais aussi de donner envie à des entrepreneurs, des investisseurs et des entreprises de venir développer leurs projets dans nos territoires. Notre ambition avec KMØ est précisément de connecter toutes ces forces pour faire émerger plus rapidement de nouvelles activités industrielles. »
"KMØ n’est donc pas simplement un lieu : c’est un écosystème qui produit des projets, des entreprises et des emplois."
Gilbert Stimpflin, CCI Alsace Métropole et Euro Rhein Ports
La CCI Alsace Métropole accompagne les entreprises du territoire alsacien dans leur création, leur développement, leur transformation et leur internationalisation, et représente les intérêts du monde économique auprès des pouvoirs publics. Euro Rhein Ports est le concessionnaire qui exploite et développe les trois ports fluviaux de Mulhouse-Ottmarsheim, Huningue et Île-Napoléon, des infrastructures stratégiques pour la logistique, l’industrie et les échanges économiques du territoire.
« Je crois que nous avons déjà beaucoup d’atouts sur notre territoire. Le vrai enjeu, maintenant, c’est de mieux travailler ensemble : l’État, le monde économique et les acteurs institutionnels.
Et surtout, il faut beaucoup mieux aller chercher les financements qui existent. Je pense notamment aux subventions européennes. Il y a des dispositifs et de l’argent disponible, mais nos entreprises ne les utilisent pas suffisamment. Je le comprends : un chef d’entreprise de PME n’a pas le temps de passer ses journées à chercher la bonne subvention et à monter des dossiers administratifs. Il faut donc davantage les accompagner. La CCI peut avoir ce rôle de facilitateur : identifier les dispositifs, orienter les entreprises, les mettre en relation avec les bons interlocuteurs. Et il faut aussi montrer, très concrètement, que ça fonctionne. Quand une entreprise obtient une aide et peut expliquer ce que cela lui a permis de réaliser, cela donne envie à d’autres de se lancer. Nous communiquons donc beaucoup sur ce retour d’expériences des entreprises qui y arrivent.
Et puis il faut raisonner au-delà du seul financement. Regardez l’arrivée de Microsoft sur notre territoire : c’est une implantation qui renforce notre attractivité, mais qui crée aussi des besoins en compétences, en infrastructures et qui peut faire émerger tout un écosystème autour de l’intelligence artificielle et de la robotique. Même chose avec le projet de hub ferroviaire que nous développons sur les ports : c’est à la fois un projet logistique, économique et une réponse très concrète aux enjeux de décarbonation. C’est cette approche collective qu’il faut développer. Nous avons sous la main les projets, mais aussi les entreprises et les dispositifs. Il faut maintenant mieux connecter tout cela. Et ainsi nous ferons de notre territoire un véritable laboratoire d’innovations durables ».
"nous ferons de notre territoire un véritable laboratoire d’innovations durables"
Gilbert Stimpflin, président de la délégation Mulhouse Sud Alsace de la CCI Alsace Métropole et président d’Euro Rhein Ports, concessionnaire des ports d’Ottmarsheim, Huningue et Île-Napoléon.
Et maintenant... place à l'audace
Le constat semble clair : au-delà d’appeler à la création de nouveaux dispositifs, regardons ceux qui existent déjà.
Les acteurs interrogés appellent incessamment au rapprochement entre entreprises, chercheurs, entrepreneurs, investisseurs et acteurs publics pour faire émerger plus facilement des projets communs. Mais ils soulignent surtout le besoin de clarté. Comment simplifier pour accélérer le développement d’idées ? Comment accompagner davantage les entreprises, notamment les PME, dans la recherche de financements ? L’articulation entre la recherche publique et le monde industriel constitue également un levier essentiel pour accroître le transfert des connaissances vers des applications concrètes.
Reste enfin la question des compétences et de l’attractivité : attirer les talents, donner envie d’entreprendre et créer un environnement suffisamment stimulant pour que les projets puissent naître, expérimenter et grandir ici. La proximité avec l’Allemagne et la Suisse représente à cet égard une opportunité autant qu’un défi pour le territoire.
Tout ce « laboratoire d’innovations durables » ne se construira donc pas en un jour, ni autour d’un acteur unique. Il prendra forme dans la capacité collective à connecter les bonnes compétences, les bons financements et les bons projets. La question n’est désormais plus seulement de savoir si le Sud-Alsace a les moyens d’innover, mais bien de savoir comment tout ce fourmillement d’idées peut devenir réalité.